
L’avenue Habib Bourguiba connaît ces jours-ci une effervescence d’un genre particulier : elle est animée non seulement par le tumulte politique et les manifestations, mais par la résonance des grandes questions qui sortent des théâtres avec le public, lors de la 26ᵉ édition des Journées théâtrales de Carthage.
Le public qui a assisté, mardi soir à la salle Le Mondial, à la représentation de Temthāl Ḥajar mise en scène par Karim Achour, est ressorti chargé de questions lourdes, l’esprit troublé…
Dans quelle mesure nos héros réels ressemblent-ils aux portraits que l’on accroche aux murs ? Les historiens ont-ils réellement écrit l’Histoire, ou bien ont-ils écrit des mensonges qui sont devenus l’Histoire ? Le spectateur quitte la salle, marchant sans destination précise, avant de s’arrêter au milieu de l’avenue Habib Bourguiba. À sa gauche, la statue du savant Ibn Khaldoun, à sa droite celle du leader Habib Bourguiba. Il les fixe et s’interroge : à propos de ces deux figures majeures de l’histoire tunisienne, dans quelle mesure le récit des historiens est-il sincère ?

Ont-ils été vraiment fidèles en transmettant l’Histoire, ou bien s’agit-il de héros nés du hasard, fabriqués par les plumes des historiens et les ciseaux des sculpteurs ? Et qui détient la vérité ?
L’Histoire qu’on nous enseigne dans les livres est-elle la vérité, ou simplement des mensonges réussis qui se sont transformés en vérités ?
Les récits sur le leader Habib Bourguiba divergent : certains le voient comme le sauveur, le libérateur, le plus grand des combattants ; d’autres le qualifient d’hérétique et d’agent du colonialisme. Lequel des deux récits est le plus juste ? Cette dissonance des récits — ce doute sur la véracité des mythes fondateurs — c’est exactement le cœur de la pièce. C’est exactement ce que fait la pièce : elle nous transporte dans une institution académique qui célèbre le trentième anniversaire du « martyre » du légendaire héros de guerre « Nūt ».
Un jeune sculpteur est chargé de réaliser sa statue officielle. Il entame ses recherches avec innocence, mais se retrouve face à un vide terrifiant : pas de photos, pas de témoins, pas de documents hormis ceux rédigés sur ordre du pouvoir. Puis les masques tombent un à un.
Entre en scène « Mahdi », le jeune révolté qui doute de tout et prétend détenir la vérité sur le héros « Nūt ». À la fin de la pièce, on découvre que Mahdi, tout en cherchant la vérité sur le héros, cherchait en réalité sa propre vérité. C’est « Mūja », le marin à la retraite trempé d’alcool, qui la lui révèle en faisant éclater la vérité : il est lui-même « Nūt », toujours vivant ! Il n’a jamais été un héros, mais un trafiquant de drogue tombé prisonnier par hasard ; c’est sa cargaison qui a affaibli l’ennemie et offert une victoire totalement absurde.
L’état-major militaire a voulu enterrer la vérité avec lui ; il s’est enfui et a changé d’identité. Il révèle aussi que Mahdi est son fils, né d’une relation amoureuse secrète. Dans un moment d’une cruauté extrême, le fils tue son père après avoir appris la vérité.

Quant à « Ghazal», personnage simple qui choisit de vivre en marge et de se taire – comme tant d’habitants des quartiers marginalisés –, sa spontanéité sert, sans qu’il le veuille, la volonté du pouvoir qui cherchait à faire taire et à effacer la vérité. De l’autre côté, le doyen et le directeur exercent toutes les formes de pression et de séduction sur le sculpteur pour qu’il livre la statue « mensongère ».
L’artiste se retrouve alors face à l’épreuve la plus difficile que tout créateur, tout intellectuel ait à affronter : devenir un outil entre les mains du pouvoir et l’un de ses porte-voix, ou rester une voix libre pour sa société. Il choisit de faire triompher la vérité : il fracasse la statue devant le public, les lumières s’éteignent.
Puis les lumières se rallument et toute l’équipe monte sur scène – Rami Charni, Houssem Mabrouk, Ahmed Hchicha, Hamdi Abd Ejawed, Aymen Khaboushi, Sadok Mzoughiet l’auteur du texte Hatem Hchicha – arborant l’écharpe rouge en solidarité avec les étudiants de l’Institut supérieur des arts dramatiques qui protestent depuis l’ouverture du festival.
Le public quitte la salle ; plus personne ne regarde les statues de l’avenue Bourguiba comme avant. Temthāl Ḥajar n’était pas une simple pièce de théâtre : c’était une opération collective de démolition des idoles que nous avions nous-mêmes érigées de nos propres mains sur les piédestaux de l’Histoire.




