
Dans la soirée du dimanche 10 août 2025, le spectateur du quatrième art a attendu avec impatience le début du spectacle sur la scène du Festival international des Hammamet. En une présence marquée par l’absence, Fadel Jaziri a présenté sa dernière œuvre, Granite bien-aimée, sans que le public sache qu’il s’agissait là de ses adieux. Jaziri a conclu son départ par un baiser d’adieu sur le front de son public, dans une scène solennelle et pleine de dignité, et a quitté la scène sous un tonnerre d’applaudissements, tandis que l’art tunisien perdait l’un de ses piliers. Fadhel Jaziri n’était pas seulement un artiste, il était un symbole artistique et culturel. Son départ n’est pas un événement ordinaire : les théâtres le regretteront, et son absence fera vibrer les cordes sensibles.
Ses œuvres étaient des fenêtres ouvertes sur notre histoire et notre identité, présentées avec sincérité et impartialité. Jaziri vénérait le théâtre, conscient qu’il n’était pas un lieu de divertissement, mais un espace de créativité et d’authenticité. Tel un guerrier refusant de se rendre, il a choisi de nous faire ses adieux depuis la scène, brandissant son ultime arme : la pièce de théâtre LE violon, ou « Kamanga » dans notre langue populaire.

À travers le personnage de “Maher”, surnommé “Beethoven”, Jaziri retrace dans cette œuvre un demi-siècle de carrière au sein de l’orchestre de la Radio nationale. Le spectacle explore l’entrelacement de l’art et de la politique, mettant en lumière le rôle de l’artiste comme témoin et acteur dans la construction du paysage culturel et politique. Granite bien-aimée n’est pas une simple pièce de théâtre, mais un récit complexe mêlant autobiographie, réflexion artistique et critique politique.
Le spectacle s’ouvre sur un solo de piano remarquable d’Elyes Belaqi et se distingue par une riche combinaison de théâtre, de musique, de chant et de danse. Lotfi Essafi (violoncelle), Elyes Belaqi (piano) et Mahdi Dhaker (violon) brillent par leur performance musicale, tandis qu’Israk Matar et Slim Dhehib livrent un jeu d’acteur maîtrisé, accompagné d’une chorégraphie éblouissante de Ghayth Nefati. Cette diversité confère à la pièce une dimension multidimensionnelle, reflétant la vie politique et culturelle tunisienne à travers plusieurs décennies.
En deux heures, Jaziri évoque des personnages historiques tels que Habib Bourguiba, Hedi Nouira, Ahmed Ben Salah et Chidli Klibi, ainsi que des moments décisifs comme le déclenchement de la révolution et le départ de Ben Ali le 14 janvier 2011. Il rend également hommage aux grands noms de l’Institut national de la musique, tels que Ahmed Achour « Zlatka », « Yarouch » et « Stérino », ainsi qu’à Abdelhamid Ben Jia, Sidi Chatta, Mohamed Idris, Habib Boulares et le photographe Habib Masrouki.
La pièce explore la dualité de l’amour et de la trahison à travers la relation de “Maher”avec son épouse, compagne de son parcours artistique et humain, qui choisit finalement la séparation pour s’installer en Arabie saoudite, tandis qu’il privilégie “la granite” et la kamanja à sa vie conjugale. Cette dimension symbolique porte une lecture politique parallèle, reflétant les transformations et les fractures qu’a connues la Tunisie après la révolution.

Le spectacle soulève des questionnements profonds sur la relation entre l’art et la politique, ainsi que sur le rôle des institutions artistiques officielles. “Maher” affirme que l’orchestre de la Radio nationale a perdu son âme en s’éloignant de la politique, se transformant en une simple structure dénuée de véritable créativité. Avec Granite bien-aimée, Fadel Jaziri nous a fait ses adieux, laissant derrière lui un héritage artistique immortel, gravé dans la mémoire de l’art arabe, comme un témoin de son époque et une voix de vérité et de beauté.




