
Samedi soir, l’amphithéâtre romain a ouvert la 39ᵉ édition du Festival International de Musique Symphonique avec une relecture de Didon et Énée. Entre les gradins millénaires et la légende de Carthage, le spectacle a trouvé bien plus qu’un décor.
EL JEM —Il y a des lieux qui se contentent d’accueillir un spectacle. Et il y en a d’autres qui s’y invitent. Samedi le 11juillet 2026, le Colisée d’El Jemappartenait clairement à la seconde catégorie. Pour l’ouverture de la 39ᵉ édition du Festival International de Musique Symphonique, le Théâtre de l’Opéra de Tunis y a présenté sa relecture de Didon et Énée, l’opéra baroque de Henry Purcell composé en 1689 ( une manière de faire revivre Alissa, fondatrice légendaire de Carthage, à quelques kilomètres de la terre qui l’a vue régner).
Le gouverneur de Mahdia avait fait le déplacement, tout comme les ambassadeurs de France et d’Autriche. Devant eux, un public venu nombreux a découvert une production déjà rodée ailleurs, mais transformée par l’endroit où elle se jouait ce soir-là.
Un monument qui rebat les cartes
La création avait été montée quelques semaines plus tôt à la Cité de la Culture, à Tunis. Rien à redire sur cette salle, moderne et confortable. Mais à El Jem, l’équation change du tout au tout : l’ampleur du site, son acoustique brute, ses presque deux mille ans d’histoire imposent au spectacle une tout autre présence.
Le chef d’orchestre français Stéphane Fugetne s’en cache pas. « La scène de la Cité de la Culture est une scène absolument magnifique, moderne, une très belle et grande salle où nous avons eu un plaisir immense à jouer », concède-t-il. Mais il n’hésite pas longtemps avant d’ajouter :
« être dans un cadre aussi exceptionnel que celui d’El Jem, cela dépasse tout ce que n’importe quelle scène d’opéra au monde peut proposer. Jouer en ayant tout ce passé devant soi est extrêmement émouvant, fort et inspirant. C’est une chance vraiment exceptionnelle. »
Rejouer, pas reproduire
Le chorégraphe libanais Omar Rajeh n’a jamais envisagé un simple copier-coller de la version tunisoise. Pour lui, une œuvre qui voyage sans se transformer perd l’essentiel. « Je suis contre le fait de prendre un spectacle comme s’il s’agissait d’un produit « en conserve » que l’on déplacerait d’un théâtre à un autre sans rien y changer », explique-t-il. « Une œuvre est une entité vivante, qui respire, qui interagit directement avec le public, le lieu et l’espace qui l’accueille. C’est précisément sur cette base de dialogue et de symbiose avec le monument que nous avons retravaillé cette version. »
Sur scène, ce parti pris se voit : les danseurs suivent les lignes de l’arène plutôt que de s’y superposer, et les jeux de lumière soulignent la masse du monument sans jamais chercher à l’effacer.
Une reine face à un choix impossible
Au cœur de cette fresque, la soprano Nesrine Mahbouli campe une Alissa tiraillée (entre l’amour qu’elle porte à Énée, interprété avec justesse par Khalil Saïd, et la mission qu’elle s’est fixée en fondant Carthage. Un déchirement vieux de plusieurs millénaires, mais qui garde une résonance étrangement contemporaine : exil, identité, frontières, les grandes questions méditerranéennes n’ont pas pris une ride.
Autour d’elle, l’ensemble baroque Les Épopées et l’Orchestre de Tunis, dirigés par Stéphane Fuget, portent la partition de Purcell avec finesse, tandis que la chorégraphie d’Omar Rajeh s’enrichit de l’univers visuel de Sihem Belkhodja, Maram Boujbel prête sa voix à la Sorcière, Lilia Ben Chicha à Belinda : deux rôles qui donnent à l’ensemble une vraie tension dramatique.
La scénographie de Mathieu Geoffroy, volontairement dépouillée, laisse toute sa place au monument. Un choix qui résume assez bien l’esprit de la soirée.

La suite du festival
Jusqu’au 15 août, le Festival International de Musique Symphonique d’El Jem accueillera des orchestres et artistes venus d’Autriche, de France, d’Espagne et d’ailleurs, avant de refermer cette édition sur une soirée dédiée aux grandes musiques du cinéma italien.
En ouvrant ses portes avec un spectacle pensé pour et par son décor, le festival rappelle une évidence qu’on oublie parfois : à El Jem, les pierres ne se contentent pas de porter le poids de l’histoire. Elles continuent, chaque été, d’en écrire un nouveau chapitre.




