Quand Carthage Résonne à son Berceau : Le Triomphe Contemporain de Didon et Énée à l’Opéra de Tunis

Le Théâtre de l’Opéra de Tunis, niché au cœur de la Cité de la Culture Chedly Klibi, a vécu deux soirées d’une intensité rare les jeudi 14 et vendredi 15 mai 2026. Présentée en avant-première mondiale, la nouvelle création de Didon & Énée, chef-d’œuvre absolu du répertoire baroque composé par Henry Purcell, a offert au public une relecture contemporaine d’une pertinence historique absolue.
Devant une salle archicomble, où se mêlaient un public tunisien passionné et des spectateurs de nationalités diverses, cette production magistrale a ramené le mythe sur la terre même qui l’a vu naître. Interprété en langue anglaise avec un surtitrage en français, ce spectacle total a bousculé les codes pour interroger les résonances tragiques de notre Méditerranée actuelle.
Une Superproduction Internationale au Carrefour des Cultures
Pendant 70 minutes d’une tension dramatique suspendue, le spectacle a réuni pas moins de 120 artistes sur scène, mêlant avec brio le Ballet du Théâtre de l’Opéra de Tunis, le Chœur de l’Opéra, ainsi que des musiciens et chanteurs lyriques tunisiens et internationaux.
Cette fresque ambitieuse a pris vie grâce à une collaboration internationale de premier plan :
- La Mise en Scène et la Chorégraphie : Signées par l’artiste libanais Omar Rajeh. Son regard contemporain a su lier la danse et le chant pour insuffler une physicalité moderne et percutante au drame antique.
- La Direction Musicale : Assurée par le chef d’orchestre français Stéphane Fuget, à la tête de son prestigieux ensemble baroque Les Épopées, venus s’associer pour l’occasion aux talentueux musiciens de l’Orchestre de Tunis. Ensemble, ils ont fait vibrer l’acoustique de la salle dans une parfaite symbiose.
- La Direction Artistique : Menée par la soprano française Claire Lefilliâtre. Cette dernière a d’ailleurs offert une participation exceptionnelle le vendredi 15 mai en interprétant la vibrante pièce The Plaint (issue de The Fairy Queen de Purcell).
- Les Costumes : Imaginés par la créatrice Anissa Aïda, dont les lignes épurées ont su matérialiser visuellement ce pont jeté entre l’héritage historique et la modernité.

Une Distribution Tunisienne Scintillante
La force de cette production réside également dans le talent de sa distribution locale et internationale. La soprano tunisienne Nesrine Mahbouli a incarné une Didon magistrale, majestueuse et vulnérable, face à un Énée incarné alternativement par le baryton Haythem Hadhiri (le 14 mai) et le ténor Khalil Saied (le 15 mai).
À leurs côtés, la distribution vocale a brillé par sa justesse : Lilia Ben Chikha (Belinda), Maram Bouhbal (la Sorcière), épaulées par Wajd Akrout, Oumaima Ben Amar, Mayssa Attar, ainsi que les voix masculines de Houssem Ben Moussa, Hatem Nasri, Gaith Ben Saad et Mohamed Ali Zouch.
Une Didon Moderne : Le Cœur Brisé Plutôt que le Bûcher
Inspiré de L’Énéide de Virgile, l’opéra met en scène la rencontre entre Didon, reine bâtisseuse d’une Carthage prospère et pacifiée, et Énée, prince troyen en exil. Derrière leur passion amoureuse se joue le choc de deux visions du monde : Carthage, terre d’accueil et d’ouverture, face à la montée de la puissance romaine.
Si le mythe traditionnel et le livret classique se terminent par le suicide de la reine sur un bûcher, la mise en scène d’Omar Rajeh choisit un contre-pied d’une grande modernité : notre Didon ne meurt pas. Elle reste debout, digne face au départ des navires troyens, mais le cœur brisé. En refusant le sacrifice de soi, elle devient une héroïne contemporaine traversée par la douleur universelle de la perte et de la rupture.
En replaçant cette tragédie sur le sol tunisien, le spectacle dépasse l’histoire d’amour pour aborder des thématiques d’une brûlante actualité : l’exil, les frontières et les fractures géopolitiques d’un bassin méditerranéen en perpétuel mouvement. Un triomphe artistique qui fera date.
Résumé de l’Histoire de Didon et Énée
Le Mythe Antique et l’Œuvre de Purcell
- La Fuite et la Fondation : Princesse phénicienne fuyant la tyrannie de son frère à Tyr, Didon (Elyssa) traverse la mer et fonde Carthage sur les côtes tunisiennes, dont elle devient la reine souveraine et respectée.
- La Rencontre : Énée, héros troyen fuyant les cendres de sa ville natale détruite par les Grecs, fait naufrage à Carthage avec ses compagnons. Didon lui offre l’asile. Sous l’influence des divinités, une passion amoureuse intense naît entre la reine bâtisseuse et le prince en exil.
- Le Conflit entre Amour et Devoir : Rappelé à l’ordre par les dieux (Mercure) qui lui rappellent qu’il doit accomplir son destin et fonder une nouvelle patrie en Italie (la future Rome), Énée choisit de quitter Carthage en secret, déchiré entre son amour et son devoir politique.
- Le Destin de la Reine (Tradition vs Opéra de Tunis) :
- Dans la version classique (Virgile/Purcell): Abandonnée, trahie et désespérée, Didon succombe à la douleur. Elle fait dresser un bûcher funéraire et se donne la mort avec l’épée d’Énée en maudissant sa lignée.
- Dans la production de l’Opéra de Tunis (2026) : Didon refuse le suicide tragique. Elle assume sa vulnérabilité et survit au départ d’Énée. Emplie d’une puissance tragique et moderne, elle reste seule face à la mer, condamnée à vivre avec un cœur brisé, incarnant à elle seule la mémoire et les blessures de la Méditerranée.





