Culture

Bizerte, juillet 1961 : autopsie d’un massacre à huis clos dans le nouveau documentaire d’Olfa Chakroun

ans son documentaire de création « De Gaulle–Bourguiba : Bras de fer à Bizerte », la réalisatrice Olfa Chakroun plonge au cœur de l’un des épisodes les plus meurtriers et méconnus de la décolonisation. Soixante ans plus tard, anciens parachutistes français et soldats tunisiens brisent le silence pour confronter la mémoire et l’Histoire.

C’était au cœur de l’été 1961. Alors que la Tunisie fêtait ses cinq ans d’indépendance et que l’Algérie voisine touchait au terme de sa guerre de libération, Bizerte, point stratégique verrouillant le détroit de Sicile, s’est embrasée. D’un côté, Habib Bourguiba,exigeant la rétrocession immédiate de la base navale française ; de l’autre, le général de Gaulle, refusant catégoriquement de céder. En quatre jours à peine, du 19 au 23 juillet, le bras de fer diplomatique entre les deux hommes forts a basculé dans l’horreur.

Dans un projet documentaire d’une rare intensité, la réalisatrice Olfa Chakroun revient sur cette tragédie méconnue qui a coûté la vie à plus d’un millier de Tunisiens — militaires, mais aussi civils, manifestants et bénévoles non armés.

Une investigation de terrain au plus près des vestiges

Loin des seuls livres d’Histoire, le film fait le choix d’une véritable investigation géographique et mémorielle. Olfa Chakrounparcourt tout le gouvernorat de Bizerte pour faire résonner la parole des survivants avec l’image des lieux, juxtaposant les archives vidéo d’époque aux paysages d’aujourd’hui.

De la base aérienne de Sidi Ahmed — théâtre de l’assaut terrestre des parachutistes français et des attaques aériennes contre les tranchées tunisiennes — jusqu’aux ruelles serrées de la Médina et la porte de Mateur où se déroulèrent de sanglants combats de rue, le documentaire cartographie le drame. Il pousse jusqu’à l’Arsenal de Ferryville, puis à Menzel Abderrahmane et Menzel Jemil, où les bombardements de la cimenterie ont laissé des traces indélébiles dans les chairs et dans les mémoires.

L’engrenage fatal : diplomatie, Guerre froide et non-dits

Mais comment deux nations liées par une histoire si intime ont-elles pu basculer si violemment dans la guerre ? Le film décortique les forces invisibles et le contexte géopolitique étouffant de 1961 : l’ombre omniprésente du conflit algérien, la conférence des Non-Alignés à Belgrade, les tensions autour du tracé frontalier et du pétrole du Sahara discutées à Rambouillet, ou encore le souvenir sanglant du bombardement de Sakiet Sidi Youssef en 1958.

À travers un récit chronologique rigoureux mettant en miroir les points de vue historiques français et tunisien, le documentaire met en lumière les incompréhensions, les messages implicites et les quiproquos tragiques entre Bourguiba et de Gaulle. Il revient également sur la visite en urgence du secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, venu constater l’ampleur des dégâts au lendemain du cessez-le-feu, avant que la ville ne plonge dans un état de siège éprouvant de trois mois.

Un procès historique et des mémoires en débat

Au-delà de la Reconstitution des faits — qui mènera finalement à l’évacuation définitive de la base le 15 octobre 1963 —, le film s’articule comme un véritable « procès historique ». Il pointe du doigt l’immense responsabilité morale des politiques qui ont envoyé au feu des combattants et des civils désarmés.

En Tunisie même, le débat mémoriel reste vif. Le documentaire n’hésite pas à confronter les analyses des historiens : si Kmar Ben Dana s’interroge sur la décision de Bourguiba, qualifiée d’excès de risques payé au prix fort par la population, d’autres universitaires comme Habib Kazdaghli et Noureddine Douguiy voient une étape inévitable et nécessaire sur le chemin de la souveraineté nationale, au même titre que d’autres batailles majeures de libération dans le monde.

En donnant la parole à ceux qui ont tiré et à ceux qui ont subi, « De Gaulle–Bourguiba : Bras de fer à Bizerte » ne cherche pas seulement à raconter une guerre : il accomplit un devoir de mémoire indispensable pour éclairer l’une des zones d’ombre les plus sombres de l’histoire coloniale franco-tunisienne.

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